FUSION GENDARMERIE ET POLICE NATIONALE DU BÉNIN : Entretien avec Dr Agnès Oladoun Badou Savi, Socio Anthropologue

26 Déc, 2016 | Par | Rubrique : A la une, Manchette

« Ce ne serait pas prudent de fusionner à la hâte la gendarmerie et la police nationale »
Enseignante à l’Université d’Abomey-Calavi, le Dr Agnès Badou Savi, a consacré les recherches de sa thèse de doctorat sur la police et la gendarmerie au Bénin. Un travail qui a produit des résultats édifiants sur la coexistence de ces forces de sécurité depuis la période coloniale. Le fil conducteur de la thèse est la gouvernance étatique du personnel des deux institutions au travers des différentes réformes des corps et carrières qui ont jalonné leur histoire. Ces différentes réformes sur l’entrée dans les corps et la promotion interne ont eu des impacts non seulement sur les deux institutions, mais aussi et surtout sur les policiers et les gendarmes, leur rapport avec leurs institutions  respectives et les relations entre les deux forces de sécurité. Elle appelle à la prudence et à la méthode à l’idée de fusionner ces deux corps appelés à assurer la sécurité des personnes et des biens. Pour la chercheure, certains préalables sont requis. C’est au détour d’une interview accordée à votre journal. Suivez !!!

Vous avez fait des recherches sur les forces de l’ordre, notamment la police et la gendarmerie. Quels sont les angles que vous avez abordés lors de ces recherches ?

Le plus souvent, la sociologie de la police et la sociologie de la gendarmerie s’intéressent à ce qu’ils font, l’exercice de la profession policière. Au Bénin, les travaux sur la police sont surtout orientés vers la corruption. En ce qui me concerne, j’ai laissé toute cette histoire de policiers raquetteurs, policiers ou gendarmes corrompus pour me concentrer sur les réformes qui ont gouverné ces corps, depuis les temps coloniaux jusqu’à nos jours. J’ai d’abord fait un panorama des forces de police qui ont existé et coexisté au Bénin. Je suis même allée jusqu’à la période coloniale avec les polices mises en place par le colonisateur. Mais je me suis surtout concentrée sur la période dite de renouveau démocratique à partir de 1990 en analysant les reformes des corps et carrières avec une attention particulière sur l’entrée dans la profession et la promotion interne. Durant la période coloniale, il y a eu la coexistence d’au moins quatre forces de police. La police proprement dite, la police municipale, les deux compagnies de gendarmerie de Kandi et de porto Novo, la police des prisons et les garde-cercles. Toutes ces polices ont coexisté avec beaucoup de difficultés. En plus de toutes ces forces, il y avait aussi les polices pré coloniales (Zangbéto, Biliguédé, etc.) que le colonisateur mobilisait par moment pour des fonctions de police et le contrôle du territoire. Une longue recherche au niveau des archives a été donc faite. La cohabitation des forces de police n’est donc pas une nouveauté. A l’indépendance, ces polices ont été réduites et nous avons eu deux grandes forces de police. Il s’agit de la police et de la gendarmerie nationale. Les garde-cercles et la police des prisons ont été incorporés dans la gendarmerie, la police municipale n’a plus existé et ce sont ces deux forces publiques c’est-à-dire la police nationale et la gendarmerie nationale qui ont policé tout le territoire national depuis la période appelée post indépendance. Je n’inclus pas ici bien sûr les forestiers, les douaniers, les pompiers, qui participent aussi à une dimension sécuritaire du pays. C’est bien après que nous avons eu la police municipale à Cotonou.

Que visiez-vous en allant faire ces recherches ?

(Rires) Il n’y a pas une documentation fouillée assez objective à méthodologie scientifique sur les forces de police et de gendarmerie au Bénin. Donc c’est pour constituer un corpus de données objectives, transmissibles et capables de faire avancer la profession des gendarmes et des policiers. J’ai fait le détour historique pour montrer les différentes formes de police qui ont existé, comment elles ont existé, avec quel effectif et quel mode de gouvernance du personnel employé. C’est ce qui m’a amené à réserver un chapitre sur l’histoire des services de police pendant la colonisation, après les indépendances, pendant la période révolutionnaire et aussi pendant le processus démocratique jusqu’à nos jours.

 Vous avez fait ces recherches parce que vous soupçonnez quelque chose dans le mode de gouvernance ?

Justement. Vous savez, la gouvernance des deux forces de police a varié selon chaque période politique. Avec la révolution, on a vu une tentative de réunification de la police et de la gendarmerie. Et à l’époque, c’était mal vécu par les policiers car c’était le tout militaire, et ils utilisaient le terme « phagocytation », néologisme issu de phagocyter un peu comme si les policiers avaient été phagocytés par l’armée. Avec le renouveau démocratique, le sentiment dominant était que l’heure de la revanche des policiers a sonné et vu toutes les ressources drainées vers la police au cours de la première décennie qui a suivi le processus démocratique, on pourrait alors comprendre le malaise des gendarmes. Et puis, avec le régime du président Yayi Boni, on a vu également une tentative avec les formations communes, mal vécue encore par les policiers. J’ai vu que la gouvernance a un impact sérieux sur ce que font plus tard les agents de sécurité. La manière dont la police et la gendarmerie sont gérées a un impact sur le personnel, sur sa motivation et sur son rendement. Au-delà de ça, le mode de gouvernance de la police et de la gendarmerie a un impact sur l’institution elle-même,  c’est à dire sa fragilité ou sa force.

En parlant de gouvernance, qu’aviez-vous découvert ?

Je ne raisonnerai pas en termes de mal donne,  mais de résultats. La gouvernance qu’on a eue s’est faite à travers plusieurs réformes. J’ai mis en exergue les différentes réformes qui ont traversé l’histoire de la police et de la gendarmerie. Ce sont des réformes de gestion des carrières qui sont intervenues depuis le cadre de 1923 et des statuts des gendarmes comme des policiers. Mais je me suis plus focalisée sur les dernières réformes à partir de 1990 avec la démocratisation. Elles ont entrainé un bouleversement énorme. Au niveau de l’entrée dans les corps, il y a eu la question du niveau intellectuel qui était au départ due à la masse de chômeurs diplômés disponible à la reprise des recrutements dans ces corps. Il y a eu aussi l’entrée de nouvelles personnes issues d’autres corps. On parle de reversés. Je pense aussi aux recrutements en masse qui font entrer en bloc près de la moitié de l’effectif existant. Il y a eu une superposition de diverses manières d’entrer dans la police. Ce qui a engendré différentes sortes de policiers dont les reversés, les reconstitués, les intellectuels, ceux de l’ancienne génération et autres. Il y a aussi le problème de la promotion. Ces réformes ont engendré des manières d’accéder aux grades qui ont perturbé la discipline. Il y a eu des régimes de faveurs et d’exception au profit de génération entière. Des carrières ont été reconstituées sans aucun mérite. Des agents rentrent dans la profession sans suivre une certaine socialisation professionnelle. Il a existé de nombreux cas où des agents se sont retrouvés au sommet sans une formation professionnelle, sans un apprentissage, ce qui a créé d’énormes problèmes. Par exemple l’un de mes résultats est qu’il y a eu au travers des reformes et des stratégies des acteurs qui en découlent, un bouleversement de l’échelle des grades. La structuration des corps et des grades, symbole de l’organisation hiérarchique, a pris un coup. Les effectifs fixés pour chaque grade et chaque corps ne correspondent plus aux exigences. Ceci fait apparaître une structuration inadéquate de la base, du centre et du sommet de la pyramide des grades. Ce bouleversement est plus criard à la police qu’à la gendarmerie par exemple.

Vous dites par là qu’on recrute sans aucune enquête de moralité ?

C’est un autre problème que j’ai découvert quand je travaillais sur les formes et conditions de recrutement dans les deux institutions. Cette enquête de moralité qui, dans les textes devraient être faite après les tests oraux et écrits, n’existe plus du moins au moment de mes recherches entre 2008 et 2012. Le recrutement a engendré beaucoup de problèmes et de dysfonctionnements au niveau des institutions. Mais ces problèmes qui se retrouvent à la police sont moindres à la gendarmerie qui a su garder un peu plus d’ordonnancement et de rigueur. Les réformes comme celles relatives aux carrières n’ont pas autant bousculé l’institution. A la gendarmerie, il y a très peu de reconstitution de carrière. Le rapport à l’institution n’est donc pas le même.

Vos recherches ont amené à découvrir qu’il y a un impact dans la gouvernance. Qu’en est-il sur la mission ?

Sur ce point, je donnerai un premier aspect. Avec cette possibilité pour les policiers et gendarmes d’évoluer dans leur grade à travers les diplômes extérieurs, il y a eu tout cet investissement dans l’acquisition des  diplômes académiques. On mobilise les capitaux comme le savoir académique à l’extérieur pour rentrer et grandir dans la profession. Cette quête de diplôme n’est également pas coordonnée pour un bénéfice direct à l’institution. Ils s’investissent dedans et tout l’investissement consacré à la carrière se fait à l’extérieur au détriment du travail du policier. Le fait que cette entrée par les grades se fait par les diplômes a entraîné une intellectualisation des corps. La génération de policiers et de gendarmes à la reprise des recrutements, bien sûr avant les séries de 1000 recrutements à la police qui ont engendrés d’autres problèmes, est d’un niveau intellectuel bien élevé. On est en face de personnes qui savent tenir de bons discours. Et c’est sûr le travail bureaucratique des policiers et gendarmes s’en trouve amélioré. Mais au-delà de ça, cette intellectualisation des corps qui ne suit pas toujours une montée dans les grades a fait que certaines tâches sont perçues comme des taches basses pour des intellectuels qui officient comme exécutant dans la hiérarchie. C’est considéré comme de basses taches qu’ils ne peuvent plus faire. Dans ce lot, il y en a qui ont le DEA et le Doctorat. J’en ai rencontré qui sont petits dans leur profession mais grands au plan civil et qui ne sont plus motivés à obéir aux ordres.

Quel autre impact le problème lié à la carrière a eu sur le rôle sécuritaire de la police ?

Mes recherches m’ont aussi permis de voir l’absence de synergie et de collaboration entre les deux forces. C’est pour cela que j’ai mis les deux ensemble,  pour faire une comparaison,  pour dire comment l’Etat fait cohabiter ces forces à travers des choix le plus souvent orienté au détriment de l’une et au profit de l’autre. Elles ont toujours évolué séparément et les gouvernements successifs ont travaillé à ce qu’elles soient juxtaposées bien que dans leur discours, ils parlent de réunification. A partir de 1990, nous étions à une époque où la gendarmerie était forte et occupait environ 90% du territoire national. Mais, avec les questions d’appui à l’Etat de droit, l’aide au développement s’est accentué au profit de la police qui en ce moment n’occupait que le ¼ du territoire. C’est la police qui a été privilégiée au détriment de la gendarmerie lors des recrutements et l’affectation de ressources. Ce qui a encore exacerbé les luttes de pouvoirs entre les deux corps. On a assisté parfois à un théâtre violent sur le terrain entre les deux corps. Dans la lutte contre le banditisme, on a vu à la télévision où des chefs de la gendarmerie et de la police ont respectivement réclamé avoir arrêté le bandit et l’autre, le dénie. Il y a parfois des échanges de tirs entre les agents,   juste à cause de cette exacerbation, de cette absence de socialisation professionnelle commune alors qu’elles officient sur les mêmes terrains. Il y a aussi un point important lié au fait qu’on n’a pas harmonisé les grades. Ce qui a créé de problèmes entre les deux corps.

Dernièrement,  le gouvernement de la rupture a décidé de fusionner ces deux corps. Comment avez-vous accueilli cette décision ?

Je trouve que c’est une chose qui devait venir bien longtemps. On dit souvent que l’existence de deux forces de sécurité publique est une complexification à la française parce qu’on ne peut pas avoir sur le même territoire deux forces qui ont les mêmes missions de sécurité mais qui sont gérées différemment alors qu’elles doivent donner les mêmes résultats dans le domaine de la sécurité. C’est salutaire que le gouvernement veuille les mettre ensemble surtout pour que les deux forces bénéficient des mêmes ressources pour exercer mais ça fait beaucoup d’années qu’elles sont séparées. Aussi faut-il des préalables.

Quels sont ces préalables ?

En tant que chercheur, je pense que la première des choses, c’est de connaitre et de comprendre ces deux forces

C’est pour cette raison qu’une commission a été mise sur pied

Oui. Et j’espère que la commission aura recherché les informations utiles pour des propositions ancrées dans la réalité vécue par ces agents et non sur le normatif. Il faut donc se référer aux travaux existant sur les deux forces, les connaitre, les comprendre, connaitre les distensions qui les traversent, connaitre leurs problèmes spécifiques et rechercher les points communs, c’est à dire, ce qui les unit. C’est aussi un appel à des études approfondies actualisées. C’est en le faisant et en harmonisant les formes d’entrée, les formes de socialisation professionnelle, les manières d’évoluer dans les corps qu’ils pourront travailler ensemble. C’est un travail progressif.

Citez nous d’autres préalables

Autres préalables très importants, je l’ai dit plus haut c’est de ne jamais donner l’impression d’un traitement différentiel ou d’une police qui doit aller vers l’autre qui rentre ou qui se fusionne dans l’autre. Personne ne veut disparaître. On peut travailler ensemble tout en gardant son identité et être plus fort. Il faut commencer par utiliser ensemble ces forces et leur allouer les mêmes traitements pour les mêmes missions. On peut pourquoi pas au cours de la mise en œuvre, instaurer des primes de bonne collaboration dans une équipe composée de policiers et de gendarmes. Créer des espaces de socialisation professionnelle  commune. Je pense qu’un premier pas a été fait pour qu’ils aient le même chef. Mais là aussi attention, les sensibilités sont à prendre en compte. Dans mes entretiens, c’est un aspect qui revenait souvent parce qu’ils n’ont pas les mêmes chefs, les gendarmes et les policiers ne respectent pas les mêmes personnes, ce qui crée des problèmes sur le terrain. Le fait d’obéir au même chef n’est pas anodin. Il ne faut pas qu’une police perçoive cette nouvelle réforme en cours comme une soumission à l’autre. Si un travail n’est pas fait au préalable avec chaque force sous l’égide de la hiérarchie pour expliquer le pourquoi et l’intérêt de leur profession pour cette collaboration, je pense qu’on aura des situations plus compliquées.

Et si le gouvernement décidait de dissoudre la gendarmerie et la police pour créer une nouvelle unité pour contourner ces préalables. Que diriez-vous ?

Ce serait à la fois grave et compliqué. Les forces d’armes ne se gèrent pas de cette façon. Il faut travailler à améliorer ce qui est. C’est un idéal et pas à pas, on pourra y arriver.

Depuis quelques semaines où le gouvernement a décidé de mettre la gendarmerie au service du Ministère de l’intérieur, qu’avez-vous constaté comme amélioration sur le plan du cadrage et de la sécurité ?

Je n’ai pas d’éléments pour apprécier cela puisque c’est très récent. J’ai vu les agents de la police et de la gendarmerie mais je n’ai pas encore les résultats de cette association. Néanmoins, je suis entrée en contact avec  d’anciens enquêtés pour voir ce qu’ils pensent de cette situation. J’ai eu à demander à des policiers qui me disent « Wait and see ». J’ai questionné des gendarmes qui m’ont dit être soumis à leur hiérarchie. Chaque force a ses préalables et il faut les respecter pour que ça puisse être porté au niveau des agents d’exécution.

Pensez-vous réellement qu’il faut un plan de sécurité ?

C’est vrai que je n’ai pas investigué sur les questions de sécurité. Récemment, j’ai travaillé  sur ce que l’aide au développement apporte au secteur de la sécurité dans les pays africains. On remarque que les secteurs régaliens de l’Etat sont investis par l’aide au développement parfois avec des objectifs inavoués comme par exemple actuellement le contrôle des flux migratoires, etc. Ce qui crée un problème d’autonomie  et de souveraineté des Etats mais aussi de libre circulation des personnes et des biens malgré les accords régionaux ratifiés. Toutefois, je crois que chaque pays doit avoir son plan de sécurité mais si jusqu’à présent, nous n’avons toujours pas défini qui fait quoi avec qui ? Le comment ne peut se faire sans les réponses aux premières questions.

A quoi ont abouti les recherches que vous avez effectuées dans ce domaine ?

Mes travaux ont abouti à des résultats qui permettent de bien connaitre les deux institutions de sécurité publique au Bénin. D’abord, le fait de les étudier ensemble parce que souvent dans la littérature, on les étudie séparément, a fait sens et a permis de comprendre que si les deux agents concourent aux mêmes missions de sécurité, ils n’ont pas disposé des mêmes ressources humaines, matérielles et financières au fil du temps. Ce sont autant de choses qui ont fait que même lors de mes recherches on entend des discours chargés de rivalité dans l’espace de la sécurité. Je tiens quand même à noter qu’en étudiant la gendarmerie aux côtés de la police, j’ai tenu compte essentiellement de la nature policière de celle-ci je veux parler de la gendarmerie comme force de sécurité publique. Le résultat majeur est que les effets combinés des modes de gouvernance du secteur et leur appropriation par les agents, laissent entrevoir une autre dimension de ces institutions dites ordonnées caractérisées également par la mise en place de réformes opportunistes, un ébranlement de la structure organisationnelle, une gouvernance différentielle voire préférentielle police/gendarmerie selon les périodes politiques , une perte de l’esprit de discipline et de l’ «esprit de corps», sources de profonds malaises.

Ensuite,  ces travaux ont permis d’apprécier la gouvernance de l’Etat par rapport à ses fonctionnaires en général. C’est une thématique transversale et ayant travaillé dans un vaste programme de recherches africaines dénommé « State at work » ou « Etat en chantier », (Ghana, Bénin, Niger, Mali) il y a eu le secteur de la justice, de l’éducation et de la santé. C’est un projet régional avec le Laboratoire d’études et de recherches sur les dynamiques sociales et le développement local (LASDEL). Cela nous a permis de produire des connaissances dans les différents secteurs, ce qui est rare pour la police et à la gendarmerie. Au-delà des publications académiques déjà faites, je travaille actuellement avec un éditeur local afin de le rendre accessible et à moindre coût. D’ici le premier trimestre de l’an 2017, ce serait dans les librairies.

Propos recueillis Gérard AGOGNON

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