Essai littéraire : lettre à Pancrace sur la ruse de Yayi pour 2016

13 déc, 2015 | Par | Rubrique : La Une, No comments, Politique

LU POUR VOUS

Essai littéraire : lettre à Pancrace sur la ruse de Yayi pour 2016

Mon Cher Pancrace,

J’ai reçu ta dernière lettre d’Oslo où tu te trouves en ce moment pour un colloque sur le Partenariat Public/Privé au service du développement, sous l’égide de l’OCDE. Très passionnante assemblée des sommités de la réflexion économique, dans ce monde en effervescence où tout bouge dans tous les sens. Je te souhaite une excellente participation, malgré le froid qui sévit en ce moment dans ce pays nordique.

Fidèle à ton intérêt pour le Bénin, où que tu sois, tu n’hésites pas à exprimer tes préoccupations, dans des réflexions dont je ne cesse d’admirer au fil du temps le bien fondé et la justesse. Ainsi, à propos des élections qui se profilent au Bénin, tu dis ton scepticisme quant aux gestes apparents qui s’esquissent, car selon toi, ces gestes ne sont au mieux que de la poudre aux yeux.

Et, à propos de Yayi Boni, tu me poses une série de questions d’une redoutable cohérence.

« Comment se fait-il, dis-tu, que l’homme qui avait voulu sincèrement se faire succéder par le nordiste Kassa, tournerait casaque sans crier gare pour se faire remplacer par un sudiste nommé Zinsou ? » Tu trouves que la peur de Talon seule ne suffit pas à expliquer ce revirement et, sceptique, tu dis : « Ne penses-tu pas que sous la surface de la roche de l’agitation autour de Zinsou, se cache une ruse ? Penses-tu que le régionaliste viscéral Yayi Boni renoncerait à transmettre le flambeau de la présidence à l’un des siens ? »

Mon cher Pancrace, la cohérence de tes questions soulignée plus haut,  trace le chemin de vérité qui mène vers leurs réponses. Je crois que tu as tout dit à travers ces questions et, abondant dans l’idée qui sous-tend tes questions, je vais essayer d’apporter des explications sur leur bien fondé que je partage entièrement. Il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de cigarette entre ce que nous pensons sur la question.

En effet, dans les élections présidentielles qui s’annoncent, deux attitudes morales sont possibles pour Yayi Boni.

1. Soit Yayi Boni renie la fraude complètement, tournant sincèrement le dos au démon qui l’avait possédé en 2011, et décide de faire des élections tout ce qu’il y a de plus juste et transparent, pour sa conscience et pour l’histoire.

2. Soit, soucieux avant tout de gagner, Yayi Boni renouvèle son bail avec le démon de la fraude.

Dans ce dernier cas, il va sans dire que la victoire irait au candidat de son parti, Lionel Zinsou. Cette victoire peut être alors fulgurante, dans une élection à un tour, dont un peu partout en Afrique francophone les adeptes — qui en ont du reste copié la mode sur le Bénin —  ont l’habitude de fixer le score du vainqueur à 53% et des poussières. Mais la victoire peut être aussi mise en scène en deux tours, se parant ainsi des atours de ce que les épistémologues appellent la vérisimilitude.( Karl Popper).

Toutefois, il y a de fortes chances que, sur le départ, Yayi Boni ne veuille pour rien au monde récidiver le triste scénario du holdup électoral de mars 2011. Il aimerait au contraire, par des élections justes, effacer le souvenir de cette violence symbolique et politique, et léguer à la postérité l’image finale d’un homme honnête ou en tout cas repenti.

Mais une fois lâché dans l’atmosphère des élections sans fraude, seuls la ruse, la diversion et le piège tendu à ses adversaires constitueraient le viatique de Yayi Boni. Là-dessus, tu as vu juste : le principe de cette voie de la tromperie est la division régionaliste. Une division dont l’excès et la violence ont quelque chose de si immoral qu’ils lui confèrent involontairement un air de famille avec la fraude.

L’instrument de cette division est le Français Lionel Zinsou ; et son bénéficiaire désigné est Bio Tchané.

Bio Tchané qui a encaissé sans broncher le coup du holdup électoral de mars 2011, dans lequel il a laissé des plumes ; Bio Tchané qui a quitté la proie pour l’ombre et à tout perdu, et qui aurait pu prendre la tête d’une rébellion nordique contre l’injustice de la fraude, rébellion qui relayée au sud par la révolte des gens de l’Ouémé Plateau dont est originaire le grand perdant qu’est Houngbéji, aurait pu prendre en tenaille Yayi Boni ; mais Bio Tchané qui s’est gardé de remuer le couteau de la révolte dans la plaie de la fraude, dans une sorte de discipline régionaliste bien comprise. Ce Bio Tchané qui s’est tu pour que continue de brûler la flamme de la présidence nordique, et qui, en dépit qu’il en ait, se garde consciencieusement de prononcer la moindre parole critique contre Yayi Boni et son régime infâme ; ce Bio Tchané docile et  coopératif, mérite récompense.

Pour arriver à le faire élire, dans des élections transparentes et sans fraude, il faut créer la diversion au Sud. Outre les poids présidentiels dont le grand nombre au Sud risque d’émietter les scores des meilleurs d’entre eux, Yayi Boni a sorti la grosse artillerie, à la fois arithmétique et rhétorique. Arithmétique parce que Zinsou va faire un score à deux chiffres, exclusivement prélevé sur le vote du sud ; et rhétorique parce que quoi qu’il en soit, on a là un prétexte suffisant pour justifier l’échec des adversaires du pouvoir.

Car oui, Zinsou n’est pas n’importe qui. Bénéficiant de grands moyens bénis par la Françafrique ; dans un contexte éthique où les votes et les consciences sont pratiquement achetés à tous les niveaux du corps électoral, Zinsou va faire mal au sud, et beaucoup de bien au Nord, où quasiment personne ne votera pour lui. Car les Nordiques, contrairement au Sudistes, ne sont pas gens à travailler pour le Roi de Prusse. En fait Yayi Boni va utiliser les moyens de l’État et la machine du parti pour mordre dans l’électorat du Sud. Tandis que le Nord restera totalement insensible à l’appel de Zinsou, préférant le plus connu des candidats de ses entrailles. Yayi Boni va utiliser la discipline de la solidarité autour du candidat unique pour geler toutes les ambitions légitimes des candidats nordiques potentiels de son parti. Un boulevard s’ouvrirait alors pour Bio Tchané !

Résultat des courses, on pourrait avoir au second tour des cas de figures de face à face imprévus comme : Zinsou/ABT ; Talon/ABT, Koupaki/ABT, etc…

Dans tous les cas, ABT ne va pas s’embêter, car dans ce schéma de la diversion et de la ruse qui est déjà lancé, il a toutes les chances d’être élu– bien entendu dans l’hypothèse d’élections sans fraude.

Tel est, mon cher Pancrace, le plan ultime de Yayi, que cache toutes les agitations que nous connaissons aujourd’hui. Tu as raison de soulever ces questions. Personne ne croit vraiment que l’apparence correspondra à la réalité de l’élection. Zinsou continuera d’être Premier Ministre en 2016, s’il n’a pas profité de son passage au Bénin pour briguer un poste à la Banque Mondiale ou au FMI avec le soutien de la France. Et le continuateur nordiste prévu par Yayi Boni a de fortes chances d’être Abdoulaye Bio Tchané, soit dit en passant, le premier Président musulman de l’histoire du Bénin, le cas échéant.

As-tu entendu que Soglo a dit que lui vivant le scénario Zinsou ne passera pas ? La ruse de Yayi pourrait finalement mettre tout le monde d’accord. Soglo vivrait et Yayi  laisserait le pouvoir à un Nordiste.
Mais moi, ai-je attendu après ce beau monde pour être d’accord avec toi ? Tu penses bien que non — amitié oblige !

A bientôt

Par: Binason Avèkes

Source : Babilown

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