Mes Indépendances : 50 ANS D’INDEPENDANCE REVUS ET CORRIGES PAR DES HUMORISTES AFRICAINS
31 août, 2010 | Par Guy QUENUM | Rubrique : AfriqueLe théâtre du Tarmac de la Villette, à Paris, célébrait du 20 juillet au 28 août le 50e anniversaire des indépendances africaines dans le cadre du festival Sautes d’humour. Pour les trois humoristes africains invités -Gustave Akakpo, Valéry Ndongo et Dieudonné Kabongo – cela a été l’occasion de faire rire le public sur des sujets tels que la françafrique, la colonisation ou les problèmes d’intégration des Français en Afrique.
Gustave Akakpo est un écrivain et comédien togolais. Dans son spectacle Chiche l’Afrique, il imagine une émission de télévision où les dirigeants africains et français commentent l’actualité. Mais le principe de revue de presse pensé au départ se transforme rapidement en une dénonciation de la françafrique, de la militarisation des régimes africains et de l’absence de démocratie.
La phrase de Chiche l’Afrique : « Avec les indépendances, l’Afrique était mal partie mais la France est bien restée ».
RFI : Ce spectacle est-il votre manière à vous de célébrer l’anniversaire des indépendances africaines ?
Gustave Akakpo : De célébrer, de décélébrer, de décérébrer, je ne sais pas comment le tourner. Mais une chose pour moi était assez manifeste. Quand je suis allé en République démocratique du Congo au mois de juin, j’ai remarqué une chose : pour l’anniversaire de l’indépendance, le président a invité le roi belge et d’autres collègues présidents. C’était pareil au Cameroun où le président a invité ses copains. C’était comme s’il y avait une fête officielle réservée au club des présidents et de leurs membres affiliés. Et je ne ressentais pas une réjouissance populaire à grande échelle. C’était plutôt les amis des présidents qui faisaient leurs trucs dans leur coin et qui se réjouissaient entre eux. Et ce spectacle est une manière pour moi de rire un peu de tout cela.
RFI : Vous voulez dire que les populations des pays concernés n’ont pas l’impression d’avoir acquis leur indépendance ?
G.A. : Les populations sont confrontées à des problèmes actuels qui sont des problèmes de quotidien, de survie. On retrouve les mêmes problèmes un peu partout dans le monde. En France aussi, la vie n’est pas rose. Mais regardez, en France, le scandale que ça peut être de savoir que la population se serre la ceinture et que dans le même temps on voit l’élite dirigeante s’accorder des largesses. Vous imaginez le scandale que ça a fait en France ces derniers mois. Hé bien dans les pays africains, c’est tout le temps comme ça. A côté d’une population qui n’a même pas la ceinture à serrer, qui se serre plutôt les intestins, on a une élite qui vit dans une certaine gabegie. Face à cela, il n’y a pas de motifs de réjouissance. Quand vous prenez un pays comme la RDC, c’est un scandale géologique, c’est un pays immensément riche et où va la richesse ?
RFI : Votre spectacle est une critique des régimes africains, de leur militarisation, mais aussi de la françafrique…
G.A. : Déjà, je n’ai pas l’impression que ce soit une critique. J’ai l’impression aujourd’hui que quand on dit les choses simplement, tout d’un coup on paraît militant. C’est-à-dire que le simple fait de dire les choses qu’il faudrait dire normalement paraît anormal. C’est pour ça que je ne pense pas que je fais une critique. Je présente les faits et j’en ris.
RFI : Mais entre les dirigeants africains qui sont au pouvoir depuis 30 ans et ceux qui ont marqué la vie politique française, tout le monde en prend un peu pour son grade tout de même. Quand on assiste au spectacle, on n’a pas l’impression qu’il s’agisse d’une simple présentation des faits. Vous ne les épargnez pas.
G.A. : Mais les faits sont là, je ne les invente pas. Il y a deux philosophies aujourd’hui, deux tendances qui s’affrontent. Il y a ceux qui rejettent tous les problèmes de l’Afrique sur la colonisation et puis l’époque de l’esclavage et puis il y a ceux qui disent : «Bah non, c’est les Africains qui sont responsables». Quand j’entends ça, j’ai l’impression qu’il y a des pans de leurs neurones qui sont partis à la poubelle. Parce que comment voulez-vous parler d’un peuple d’aujourd’hui si vous ne faites pas référence à son passé ? Comment pouvez-vous raconter de ce qui fait la spécificité française si vous ne remontez pas à la Révolution ? Ce n’est pas possible. Aujourd’hui, il y a un système qui se poursuit et qui est fait non pas par des colons blancs mais par des colons noirs. Parce qu’il y a des présidents africains qui appliquent les mêmes choses que les colons blancs dans le temps.
De Gaulle disait : «Les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts». Mais beaucoup de nos Etats africains n’ont pas compris qu’ils n’ont pas d’intérêt parce qu’ils n’ont même pas de notion d’Etat, seulement des notions de leur ventre et de leurs poches. On dit que les Africains sont responsables de leurs maux. Mais j’ai envie de savoir de quel Africain parle-t-on. Parce que la plupart des peuples africains n’ont pas choisi les dirigeants qu’ils subissent. Et des fois, les gens disent : «Oui mais ils pourraient se révolter. Tout peuple mérite son dictateur». Moi je veux bien mais moi j’étais au Togo quand on a essayé de manifester contre la dictature, qu’on s’est pris des balles, que j’ai vu des gamins tomber. Et ça n’a rien changé, absolument rien, à la marche du monde. Au contraire. A un moment donné, la soi-disante communauté internationale avait laissé penser qu’on pouvait compter sur une éventuelle opinion internationale pour mobiliser les choses. Ça n’a pas changé grand-chose. On a fait la Révolution française mais c’était avec des baïonnettes. Tu tires un coup, tu réarmes ton truc. Au Togo, chez moi, ce n’est pas tu tires un coup, tu réarmes ton truc. Le mec, il te lâche une rafale de mitraillette, laisse tomber. Voilà, des fois il faut bien repositionner les choses avant de se permettre de donner des jugements.
Valéry Ndongo. Dans Bienvenue o kwat (le quartier), le comédien camerounais a choisi d’évoquer les Français du Cameroun et de leurs relations avec la population locale. Si le sujet paraît plus léger que celui de Gustave Akakpo, il soulève néanmoins de vraies revendications.
La phrase de Bienvenue au kwat : « Franchement, l’intégration au kwat c’est pas facile ; moi-même j’ai eu chaud pour m’intégrer alors vous imaginez un Blanc qui débarque chez nous ».
RFI : Comment l’idée de ce spectacle vous est-elle venue ?
Valéry Ndongo : Je fréquente beaucoup la communauté française d’Afrique. J’ai vu comment les Français se comportaient en Afrique et comment ils vivaient en France. Le but de ce spectacle est de parler de quelque chose dont on n’aime pas trop parler. Je vois souvent des émissions à la télévision où l’on dit que les races n’existent pas. Je suis désolé, les races existent. Il y a bien un problème Noirs-Blancs sinon il n’y aurait pas tant d’incompréhension, sinon il n’y aurait pas tant de conflits, sinon il n’y aurait pas un climat aussi tendu entre la France et l’Afrique. Peut-être que scientifiquement, le mot exact n’est pas race mais dans le quotidien, dans la vie de tous les jours, il y a les Blancs et les Noirs. Et on vit ensemble, on doit vivre ensemble, on est fait pour vivre ensemble. Maintenant, il y a des problèmes, il faut en parler. Donc le spectacle que j’ai monté, c’est pour parler de ça et pour prendre des exemples concrets de ces incompréhensions. Le but de ce spectacle, c’est aussi pour dire qu’il est normal qu’un Noir qui vit en France s’intègre à la France mais il est aussi normal qu’un Français qui vit en Afrique s’intègre en Afrique. Malheureusement, l’intégration a l’air d’être à sens unique. Le vrai problème est un problème de civilisation. Il y en a une qui se croit supérieure à l’autre, ce qui est absolument faux. Toutes les civilisations se valent. Donc le but encore une fois de ce spectacle, c’est de parler de cela et de dire que nous sommes vraiment tous égaux, ce n’est pas simplement un slogan, et qu’on est vraiment faits pour vivre ensemble, qu’on le veuille ou non.
RFI : Vous dites donc qu’il y a un problème entre les Noirs et les Blancs. D’après vous, à quoi est-il dû ?
V.N. : Le problème est dû un peu au poids de l’histoire mais surtout à la façon dont les politiques gèrent les situations. Au Cameroun, il y a une espèce de complexe d’infériorité des Camerounais. Un Français moyen qui vient travailler au Cameroun, gagne au minimum 2000€ par mois. Ça veut dire qu’il a un pouvoir d’achat cent fois supérieur à celui d’un cadre camerounais qui travaille dans une grosse boîte. Déjà ça, c’est un déséquilibre important. Et ensuite, les politiques et les médias ont souvent tendance à stigmatiser les choses. Soit à stigmatiser les Blancs qui sont trop méchants, qui ont tout et qui ne veulent rien partager, soit à stigmatiser les Noirs qui sont violents, qui foutent la merde, qui foutent la saleté et qui ne veulent rien foutre. Tous ceux qui vivent de bonne volonté et qui vivent sans soucis finissent par rentrer malgré eux dans ce climat.
Ces problèmes sont dus aussi à l’incompréhension de quelqu’un qui ne connaît pas les réalités de l’autre et qui impose les siennes. Et comme l’être humain a tendance à se camper sur ses positions et qu’il veut absolument que ce soit sa décision qui soit la bonne, on se retrouve dans une impasse dans la plupart des cas.
Dieudonné Kabongo, originaire de la République du Congo. Son spectacle Bas les Masques ! est une fable sur un village, prêt à tout, à s’esclavagiser, se livrer aux colons, s’inventer des frontières, des drapeaux, composer des hymnes nationaux, à se démocratiser, se médiatiser pour être enfin découvert.
La phrase de Bas les Masques : «Vous pouvez me dire ce que la Belgique a pour être devenu un pays développé que le Congo n’a pas ? La Belgique a le Congo et le Congo n’a pas le Congo.»
RFI : Quels sont vos souvenirs du jour de l’indépendance de la République du Congo ?
Dieudonné Kabongo : J’avais 10 ans au moment de l’indépendance. J’habitais dans une région qui était très chaude, au Congo-Kinshasa. J’habitais dans le Sud, au Katanga. A Jadotville, devenue Lilkasi par après, et c’est à 10 km de Likasi, ma ville natale, qu’il y a eu le drame, la mort de Lumumba, en 1961. Et donc, tout ça, je l’ai vécu, en ayant 10-11 ans. Je me souviens bien de quelques mois avant l’Indépendance. J’étais à l’école primaire. J’avais l’impression, moi qui aimait bien les congés pour me sortir des crayons, bics et tout ça… j’avais l’impression qu’on préparait une grosse fête, un gros congé et qu’après il fallait reprendre le travail. Et puis quand l’Indépendance est arrivée, c’était une fête qui avait l’air un petit peu bizarre dans la mesure où on sentait des tensions en même temps. Alors que les fêtes étaient habituellement toujours joyeuses, cette fête était remplie de regards soupçonneux. Tout le monde se regardait comme des chiens enragés parce que tout simplement, il y avait des groupements divers, opposés dans la course au pouvoir qui s’annonçait déjà à cette époque-là. Je vivais cette fête avec une drôle d’impression. J’ai compris par après. Parce que ça n’a pas mis longtemps avant que les feux n’éclatent un peu de partout. Et on a eu la guerre de sécession, on a eu tout plein d’histoires auxquelles je n’étais pas habitué. J’ai eu une des peurs de ma vie parce que ce que je voyais au cinéma pouvait être une réalité douloureuse. On tuait des gens autour de mes 10 ans. Je voyais des mains coupées. Ils ont repris les histoires de Léopold II *. Presque comme une tradition. Ils ont coupé les mains comme si c’étaient des trophées : «voilà, j’en ai tué un !» Ils les ont mis sur des lances, ou au bout d’un fusil, et ils se promenaient avec. Ça, c’est que j’ai vécu. Ce sont des souvenirs douloureux.
RFI : Pas de souvenirs du célèbre discours de Patrice Lumumba devant le roi des Belges ?
D.K. : Je ne me souviens pas du discours, à l’époque. Je me souviens de Patrice Lumumba parce qu’on parlait tellement de lui, de sa façon de parler, de l’orateur qu’il était. A l’époque, j’étais porté sur tout ce qui était éloquence verbale. Et on me parlait du général de Gaulle, non pas comme président de la France, mais de sa façon de s’exprimer (il mime sa voix grave). Et un jour, j’ai entendu parler Lumumba, mais il avait une toute petite voix. Il avait un défaut de prononciation, mais il construisait bien ses phrases. Je ne voulais pas accepter cette voix d’un homme dont on m’avait dit tant de bien sur le plan de l’éloquence. Et plus tard, je me suis dit : ce n’est pas possible que cette voix-là a effrayé tant de monde ! Le discours devant le roi des Belges ? Je ne l’ai découvert que bien plus tard et quand je le lis encore aujourd’hui, je ne comprends pas : ce n’est quand même pas pour ça qu’on a tué cette personne !
Pour en revenir à la mort de Lumumba, pour moi, ce n’est pas seulement la mort d’un homme mais c’est la mort d’un processus. On a tué un processus. Par la suite, j’ai eu peur que l’on regrette le temps colonial. J’ai eu des pensées du genre «tiens, à ce moment-là, j’allais à l’école. Mon père allait au travail. Mon père construisait la vie de ses enfants et leur futur». Au fur et à mesure que je grandissais, quand j’avais ces idées, je me disais que si on commence à regretter le passé que nous avons tous condamné, c’est qu’on a échoué, qu’on a raté le présent. Le passé n’est pas meilleur, mais c’est le présent qui est raté. Cette peur du ratage persiste jusqu’à aujourd’hui. Il y en a qui regrette aujourd’hui la période du maréchal Mobutu, c’est vraiment qu’on a raté le présent si on en arrive là !
RFI : Quel goût gardez-vous de ces 50 ans d’indépendance ?
D.K : J’étais tellement amer sur ce demi-siècle qu’aujourd’hui la moindre petite lueur ou goutte d’espoir me fait rebondir. J’ai espoir dans la jeunesse, dans les jeunes artistes, dans les rappeurs –et pourtant, je n’aimais pas ce style de musique- , dans le hip hop, dans ce qu’ils disent. Ils font un effort pour chercher des choses dans notre histoire, notre culture. Nous, les vieux, on vient timidement les corriger, mais je sens qu’il y a quelque chose qui se construit. Maintenant, ce n’est pas avec ça que l’on fait vivre un pays. Mais c’est l’être humain que l’on doit construire. On peut avoir l’or, le cuivre, les diamants, ça ne sert à rien si on rate l’être humain. On a besoin d’instruction, de création artistique, de théâtre et de cinéma pour s’émanciper.
* sur la colonisation du Congo et les sévices infligés aux Congolais, le film de Peter Bate : Le Roi Blanc, le Caoutchouc rouge et la Mort noire.
